Soutenance d’HDR

01 mars 2021 par Jonathan Priam
Présentation de travaux d'HDR : Faire savoir et savoir-faire la biodiversité. Production, appropriation et régulation des savoirs pour une pratique interdisciplinaire

Le LC2S à le plaisir d’annoncer la soutenance du Dr. Jean-Raphaël GROS-DESORMEAUX en vue de l’obtention de l’Habilitation à Diriger des Recherches.

Celle-ci se tiendra le mercredi 03 Mars 2021 par visioconférence à 09 : 00 en Martinique, 10 :00 au Brésil et 15 : 00 en France hexagonale.

Lien de connexion: http://apps.univ-antilles.fr/mediaplayer/soutenance.html

Composition du jury

  • ANGEON Valérie, Directrice de recherche, INRAE ;
  • AUDEBERT Cédric, Directeur de recherche, CNRS ;
  • BRETAGNOLLE Vincent, Directeur de recherche, CNRS ;
  • DANIEL Justin, Professeur, Université des Antilles ;
  • LEONE Frédéric, Professeur, Université Paul-Valéry, Montpellier 3 ;
  • MAZUREK Hubert, Directeur de recherche, IRD ;
  • SMITH-RAVIN Juliette, Professeure, Université des Antilles ;
  • TUPIASSU Lise, Professeure, Université Fédérale de Para, Brésil.

Membre invité

BURAC Maurice, Professeur retraité

« Faire savoir et savoir-faire la biodiversité » est une proposition de cadrage théorique d’une recherche aussi bien réflexive que prospective qui souhaite s’inscrire dans les enjeux des savoirs de la biodiversité, tant dans leurs expressions locales que globales. Le choix d’un jeu de mots entre « faire savoir et savoir-faire » présage d’un contenu centré sur la biodiversité en tant que savoir dont la particularité serait avant toute chose d’être un « faire » avant d’être un ensemble de données, d’informations ou de connaissances traducteur d’une réalité appréhendée selon différents prismes perceptifs et représentatifs. En effet, il est tentant de se conformer aux postures fréquemment affichées par les constructivistes des sciences sociales en approchant la biodiversité comme étant « un construit ». Bien que difficilement contestable, ce point de vue peut naturellement interpeller les naturalistes des sciences du vivant et de l’environnement sur la relative importance que les sciences sociales souhaitent accorder à l’étude de la biodiversité non plus uniquement en terme de construction sociale, mais bien plus encore en tant qu’enjeu de survie de l’humanité. Cette question de représentation est encore plus prégnante quand, vu le chiffre alarmant d’un million d’espèces menacées d’extinction en 2020, l’IPBES fait le constat d’un échec flagrant des ambitions de stopper l’érosion de la biodiversité affichées en « 2010, année de la biodiversité ».

Au regard d’une situation dont la pandémie du Coronavirus peut s’interpréter comme annonciatrice de changements à venir qui sont susceptibles de modifier les manières de vivre en société, il semble opportun d’interroger la capacité des approches transverses à concilier, voire même à réconcilier, les préoccupations disciplinaires des sciences. Fort d’expériences de dialogues interdisciplinaires sur les centres d’intérêt privilégiés des diverses communautés épistémiques, il m’est apparu que les uns ont tendance à mettre l’accent sur l’étude des institutions et des organisations dans une perspective d’adaptation, alors que les autres préfèrent s’atteler à la recherche des moyens d’atténuer voire même de stopper, si cela se peut encore, les changements et leurs conséquences. Il ne semble pas judicieux, ni même opportun et nécessaire, de prendre position et de préférer une approche à une autre. Il s’agit tout au moins de trouver ou d’inventer des dispositifs capables de transformer les ruptures épistémiques en interfaces disciplinaires. C’est précisément ce qu’entend entreprendre le « faire savoir » dans une perspective opérationnelle et plurielle de la production, de l’appropriation et de la régulation des savoirs relatifs à la biodiversité. Les constructions de ces savoirs en société sont assimilables à de multiples expérimentations in situ que les sciences sociales décryptent et éclairent à partir d’approches réflexives animées par une volonté assumée de prise de distance avec l’objet étudié. En outre, le « savoir-faire » promeut une attente commune aux partisans d’une biodiversité perçue, représentée et vécue comme un enjeu de survie de l’espèce humaine : celle des dispositifs qui élèvent la biodiversité au rang de précepte irréfutable. Cette dimension interroge les partis pris dans la régulation des pratiques de production de savoirs scientifiques, de leurs questionnements, hypothèses, cadrages théoriques, matériaux, méthodes, techniques, résultats, discussions et perspectives. L’étude des boucles de rétroaction entre le « faire savoir » et le « savoir-faire » est ensuite appréhendée en investissant et en expérimentant la régulation des processus d’appropriation des savoirs de la biodiversité, que ceux-ci soient individuels ou collectifs. La rencontre entre « faire savoir » et « savoir-faire » s’apparente bien plus à la volonté de critiquer pour mieux plaider en faveur de la biodiversité que de déconstruire pour une remise en cause sans alternative au catastrophisme ambiant.

En somme, si le « faire-savoir » et le « savoir-faire » s’interrogent sur la réciprocité de leur efficacité et de leur efficience, il n’en demeure pas moins, qu’à l’instar du développement durable dans la Caraïbe (Daniel, 2015), l’enjeu d’une biodiversité approchée de manière transverse et interdisciplinaire est d’abord celui de sa « mise en discours » et de sa « mise en politique » par différents acteurs, dans différents lieux, à différents moments et pour différentes circonstances.

Ainsi envisagée sous l’angle des savoirs qui fondent ces discours et ces politiques, leur production, leur appropriation et leur régulation, cette recherche souhaite s’inscrire prioritairement dans une démarche transversale à la section 31 et à la commission interdisciplinaire 52 du Comité national de la recherche scientifique (CoNRS), en interrogeant les types de biodiversité préservés et les orientations privilégiées. Ceci pour que les dispositifs de conservation mettent en valeur les interfaces « sociétés-environnements-biodiversité », à partir d’une démarche scientifique qui positionne la science dans la société. Ce positionnement trouve son inspiration dans les travaux initiés en sciences de gestion par Laurent Mermet (Mermet et al., 2005) et le groupe de Recherche en gestion des territoires et de l’environnement (RGTE), sur les relations entre les intentionnalités et les effectivités dans la gestion de la biodiversité et des ressources naturelles. Dans cette perspective, l’objectif général de la recherche est de comprendre les choix de préservation en explorant les interfaces entre la production de savoirs en écologie et leurs modes d’appropriation dans les interactions « hommes-milieux ». Comment sont produits les savoirs en écologie ? À quelles logiques institutionnelles répondent-ils ? Comment sont-ils appropriés par les organisations ? Existe-t-il des symétries et des invariants territoriaux dans les savoirs de l’écologie, dans leurs productions et dans leurs appropriations ? Comment pourrait-on les produire dans une perspective transverse et interdisciplinaire ?

La démarche scientifique mobilisée pour répondre aux précédentes interrogations s’inscrit dans une « recherche-action » qui s’intéresse aux savoirs, à leurs productions, à leurs appropriations et à leurs régulations dans des situations où les savoirs et l’action interagissent de manière concordante ou discordante. Dès lors, le matériel de recherche privilégié correspond aux divers engagements du chercheur dans des espaces de production, d’appropriation et de régulation de savoirs sur la biodiversité. Le choix d’une « recherche embarquée » qui se veut collaborative, participative, voire même interventionniste, s’illustre par une volonté affirmée de promouvoir concrètement des expériences de « forum hybride » (Callon et al., 2001) sur la biodiversité à partir de l’implication du chercheur à divers programmes de recherche, ainsi que de contributions à la mise en place de dispositifs et de projets de recherche à l’initiative du CNRS et d’autres partenaires.

L’enjeu de « faire savoir et savoir-faire la biodiversité » va bien au-delà du cadre académique dans lequel il s’est inscrit initialement pour l’écriture de ce volume. En effet, il envisage le « faire » et le « savoir » comme étant les deux motivations indissociables pour répondre aux enjeux d’adaptation aux changements préférentiellement mis en avant par les sciences sociales, et d’atténuation de ces derniers recherchés par les sciences de l’environnement.

La mise en discours et en politiques des trajectoires d’adaptation et d’atténuation se structure entre des intentionnalités et des effectivités dans la gestion de la biodiversité et des ressources naturelles. Elles sont les résultats de choix relatifs aux types de biodiversité à préserver et aux dispositifs de mise en œuvre de leur conservation. Ainsi, pour comprendre les choix de conservation, la recherche s’est attelée à investir des lieux de savoirs, préférentiellement, mais non exclusivement en écologie, pour mettre en lumière les règles informelles constitutives des paradigmes qui orientent les pratiques associées aux représentations de la biodiversité. Choisissant non pas l’isolement du chercheur mais la coopération scientifique, j’ai opté pour une recherche-action préférant la flexibilité de l’interdisciplinarité à la rigidité disciplinaire, dans des postures propices à la « sérendipité », mais néanmoins centrées sur l’objet-frontière que constitue le néologisme biodiversité.

Ainsi, outre la réaffirmation d’une différenciation conceptuelle entre les notions de diversité biologique et de biodiversité, la proposition que la mise en discours et en politiques du néologisme fait référence aux cadres normatifs des choix de conservation des services rendus à la nature par la société est l’une des contributions théoriques notables de ma recherche. Dans cette acception de la biodiversité, sa conservation aurait pour objectif de maintenir la capacité des systèmes socioécologiques à faire émerger une multiplicité de singularités évolutives et fonctionnelles moindrement influencées par l’anthropisation en cherchant à maintenir l’entropie des systèmes socioécologiques.

L’expérience dans la production, l’appropriation et la régulation des savoirs de l’écologie pour la conservation de la biodiversité dans la Caraïbe insulaire, et plus particulièrement dans les Antilles françaises, a amené à préciser les règles informelles qui justifient les choix de conservation : la rareté et la singularité ; les services et les utilités locales ; et la globalisation prescriptive des enjeux environnementaux. Probablement induites par des formes d’hybridation anthropocentrée des éthiques environnementales biocentrées et écocentrées, ces règles sont utilisées par des communautés épistémiques pour plaider en faveur de lieux de conservation à partir desquels les représentations taxinomiques et écosystémiques de la biodiversité sont mises en pratique.

L’étude de ces pratiques sous l’angle des savoirs et de leurs lieux souhaite modestement s’inscrire dans un mouvement qui s’apparenterait à un véritable renouvellement de l’école française de la géographie environnementale. Ma géographie est celle des savoirs perçus, représentés et vécus dans l’action en dépassant les limites de leur immatérialité par la pratique de leurs lieux. Ouverte aux transversalités entre disciplines, elle privilégie l’étude de l’objet-frontière et de sa matérialisation en savoirs situés et circulants.

Cette géographie transverse ambitionne de répondre aux enjeux de gouvernance environnementale en mettant en œuvre une méthodologie d’hybridation bidisciplinaire qui mobilise la géomatique et le droit pour analyser les incohérences spatio-normatives, leurs impacts sur les inégalités écologiques et leurs conséquences sur la déforestation en Amazonie brésilienne. Dans un monde où la pandémie du Covid-19 a illustré le caractère incertain des connaissances scientifiques, les hybridations de savoirs recherchées par cette proposition d’une géographie environnementale souhaitent apporter une réponse concrète à la nécessité de faire dialoguer les savoirs, leurs disciplines, leurs pratiques, leurs représentations, leurs méthodes et leurs langages.

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