COLLOQUE INTERNATIONAL

18 février 2021 par D.Bechacq
Décoloniser les mémoires de l'esclavage (Univ. des Antilles)
Memorial Diamant

Université des Antilles et Le Mans Université, 7 – 8 – 9 décembre 2021, Schoelcher, Martinique 

Invité d’honneur : Achille Mbembe

Appel à communications

La question des discriminations et du racisme est plus que jamais au cœur des débats aujourd’hui en Europe, en Amérique et en Afrique. Le meurtre de George Floyd par des policiers de Minneapolis a révélé de nouveau et de manière brutale les conséquences mortifères d’un racisme structurel contesté par le mouvement « Black Lives Matter ». Des manifestations ont suivi pour exiger une nécessaire relecture de l’Histoire à travers ses symboles, des statues représentant des figures historiques qui avaient un lien avec l’Histoire de l’esclavage aux États-Unis, au Canada, en Grande Bretagne, en France, en Martinique, en Guadeloupe, à Barbade, à Trinidad-et-Tobago, à la Réunion, en Afrique du Sud ou au Sénégal. Il devient alors manifeste que le poids du passé écrase encore le présent, que les idéologies et les préjugés sont toujours transmis à travers le temps et les générations et perpétués par des groupuscules comme le Ku Klux Klan. Malgré toutes ces luttes qui ont abouti à l’abolition de l’esclavage, malgré les revendications pour les droits civiques et les Droits humains, les oppressions intersectionnelles persistent et le combat pour l’égalité et la justice doit se poursuivre. Le travail de mémoire a été mis en place mais la question fondamentale est de savoir s’il permet de changer les sociétés et de faire avancer les esprits vers plus d’équité et de respect de l’être humain quelle que soit sa couleur de peau. C’est ce qu’exprime Achille Mbembe qui souscrit pleinement au projet de montée en humanité prôné par Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs. Dans l’épilogue de sa Critique de la raison nègre,Mbembe nous invite à mettre en commun nos différences, à élargir nos conceptions de la justice et de la responsabilité, et à nous défaire du fardeau de la race. « Il n’y a qu’un seul monde » affirme Achille Mbembe, « l’on aura beau ériger des frontières, construire des murs et des enclos, diviser, classifier, hiérarchiser, chercher à retrancher de l’humanité ceux et celles que l’on aura rabaissés, que l’on méprise ou encore qui ne nous ressemblent pas, ou avec lesquels nous pensons que nous ne nous entendrons jamais. Il n’y a qu’un seul monde et nous en sommes tous des ayants droit » (2013: 260-262).

Ce colloque nous invite en effet à envisager cette montée collective en humanité au prisme des créations littéraires, artistiques et socioculturelles qu’il s’agira d’explorer afin de repenser les espaces mémoriels et les représentations des lieux du trauma. Il propose d’aborder la manière dont les mémoires de l’esclavage pourraient être formulées et représentées différemment dans le présent afin de décoloniser les esprits et les mentalités. A titre d’exemple, ce désir de décolonisation culturelle et de changement se manifeste par l’utilisation consciente d’un vocable nouveau dans la langue anglaise. En effet, il est primordial de rompre avec l’esprit de la colonisation qui a réduit l’individu à une marchandise dans les comptes du commerce triangulaire. Il s’agit de changer la manière dont se conçoit l’asservissement de l’autre dans les esprits en utilisant des mots qui attirent l’attention sur les personnes (enslaved) dont le droit à la liberté est retiré par un système qui déshumanise (enslavement) plutôt que sur un statut (slave). L’action des propriétaires d’esclaves est également mise en lumière par le vocable enslaveremployé à la place de celui de master. S’il est vrai que la traduction du terme enslaveden français (esclavisé) commence à être utilisé en France dans les recherches les plus récentes sur l’esclavage, comment ce glissement sémantique s’applique-t-il véritablement en français ou dans d’autres langues comme l’espagnol? Décoloniser les mémoires de l’esclavage consisterait en effet à modifier le cadre terminologique donné tout autant que les modes de penser le passé et la place des individus dans l’Histoire.

Comment les arts et la littérature participent-ils à changer la manière dont est représenté et commémoré le passé de l’esclavage? Quelles techniques narratives ou picturales permettent de repenser les dynamiques de pouvoir qui ont produit une culture hégémonique laissant peu de place à l’humanité de l’Autre? Comment mettre en exergue les complexités des espaces mémoriels et les lieux du trauma pour poursuivre le processus de décolonisation culturelle? Comment décoloniser les mémoires à l’ère d’Internet et de la puissance des réseaux sociaux? Comment opérer un devoir de mémoire à travers les nombreux médias qui ne sont réactifs qu’à l’immédiateté? Notre réflexion devra examiner comment les écrivains et les artistes de manière générale réinventent le langage et l’image afin de recouvrer la subjectivité des êtres humains qui furent les prisonniers des systèmes du commerce triangulaire et de l’esclavage. Les propositions de communications pourront porter sur les possibilités de reformulations des mémoires de l’esclavage à travers les productions littéraires et artistiques, mais également sur le pouvoir des commémorations ayant suivi l’adoption de la loi Taubira (23 mai 2001) qui reconnaissait la traite et l’esclavage comme « crimes contre l’humanité ». Comment les universitaires et enseignants s’expriment-ils en rapport avec l’article 2 de la loi Taubira qui affirme: « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent » ? Ce colloque invite les intervenants à analyser comment le passé de l’esclavage peut devenir l’objet d’une mémoire commune au-delà des récits de l’abolition.

Comité d’organisation:

Myriam Moïse

Dominique Aurélia

Christelle Lozère

Delphine Letort

Benaouda Lebdai

Eliane Elmaleh

Comité scientifique:

Dominique Aurélia (U. des Antilles)
Dimitri Béchacq (CNRS)
Bjorn Enge Bertelsen (U. Bergen, Norvège)
Myriam Cottias (CNRS)
Eliane Elmaleh (U. Le Mans)
Benaouda Lebdai (U. Le Mans)
Christa Maria Lerm-Hayes (U. Amsterdam, Pays Bas)
Delphine Letort (U. Le Mans)
Christelle Lozère (U. des Antilles)
Myriam Moïse (U. des Antilles)
Consuelo Naranjo Orovio (Instituto de Historia, CSIC, Madrid)
Sara Perry (Museum of Archeology, Londres)
Jean-Pierre Sainton (U. des Antilles)

Paula Mota Santos (U. Fernando Pessoa, Porto, Portugal)

Les propositions de communications (@350 mots) + bio-biblio (@150 mots) sont à envoyer au plus tard le 30 mars 2021 aux deux adresses suivantes:

Myriam Moïse : myriam.moise@fulbrightmail.org

&

Benaouda Lebdai:  benaouda.lebdai@gmail.com.

URL DE RÉFÉRENCE : https://decolonisation.sciencesconf.org/

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